Écrire pour se méconnaître, cela en vaut la peine27
Sans aucun doute, la conception du sujet (de l’inconscient) comme destin des pulsions, dans la mesure où elles sont considérées dans le registre de la force comme “exigence de travail”, est ce qui nous permet de penser l’acte de la création, de l’écriture, comme création d’un sujet, comme “lieu psychique de constitution de subjectivité”.
Kovadloff lui aussi suggère que toute œuvre est autobiographique, dans la mesure où elle “dit bien” les tensions dérivées du contact avec les oscillations entre certitude et incertitude de l’être. Les métaphores d’un écrivain, ses thèmes, lui serviraient à réaliser ce déplacement du champ de l’inéquivoque vers le champ de l’ambiguïté. Disons-le encore une fois, l’acte de création serait la création d’un sujet. Borges avait déjà attiré notre attention sur la façon dont les textes “l’écrivent”, au lieu que ce soit le contraire – “je vis, je me laisse vivre, pour que Borges puisse tramer sa littérature et cette littérature me justifie”.
Kovadloff se demande:
“qu’est-ce que c’est que bien dire ou bien écrire?… Bien écrire signifie pouvoir mettre en scène l’intensité particulière avec laquelle chacun vit l’accès à la féconde et renouvelée méconnaissance de soi-même et du monde. Un poème véritablement abouti n’opère jamais comme un miroir. L’auteur ne le reconnaîtra pas si à sa vue il peut dire: celui-ci c’est bien le moi que je connais, il ne pourra le reconnaître que s’il peut dire: l’inconnu qui a crée ce texte c’est aussi moi-même. L’œuvre qui dément la familiarité des contenus que nous nous attribuons, rétablit, ne serait-ce qu’un instant, le contact avec notre propre impondérabilité”
28.
C’est dans cette mesure que l’écriture borgésienne, elle aussi, peut être comprise comme “lieu psychique de constitution de subjectivité”.
Sans doute, nous savons que la constitution du sujet implique que soit reconnue une dette envers l’autre sans lequel le sujet n’aurait pas les moyens d’exister, puisque n’étant pas cause de lui-même, ne pouvant advenir qu’à partir de l’autre. Cependant, en recourant à la figure du double, comprise ici comme élément opérateur de la fonction de médiateur “entre” le même “et” l’autre, Borges a créé un dispositif pour lui-même qui a permis à l’auteur, bien plus que d’effacer l’image paternelle, d’incorporer ses ancêtres, son héritage familial et littéraire, de façon à établir un dialogue créateur avec sa propre écriture.
Si en interceptant le circuit auto-érotique – nécessaire – qui s’instaure dans les moments de compulsion de répétition dans le cadre d’une l’analyse, l’analyste renvoie l’analysant à la rencontre avec l’altérité, Borges, en utilisant son jeu de miroirs, lieu de cette relation-limite “entre” même “et” différent, ne cesse de se lancer lui-même, écrivain, et de lancer ses lecteurs à la rencontre de l’altérité.
Se méconnaître et se connaître, encore une fois, que ce soit par le moyen de l’expérience psychanalytique, ou par le biais de l’écriture, implique la possibilité d’entrer en contact avec notre propre impondérabilité, élargissant ainsi le paysage de nos mémoires. Si le trajet qui mena “Georgie” à Borges fut long, comme le souligne Woodall, pas moins ardu fut le parcours qui mena “Sigismundo Schlomo Freud” à Sigmund Freud.
27 J’avais dès 1985 présenté cette formule, mais il faut reconnaître qu’elle prend le statut de témoignage dans la bouche d’un écrivain (Cf. Kovadloff, Santiago).
28 Kovadloff, Santiago. (1991)
op. cit., p. 101.