TRANSLATIONS - Entre Le Même Et Le Double, S’inscrit L’altérité
Mais, n’oublions pas que pour Borges, toute littérature est autobiographique. En affirmant que ses histoires étaient toutes plus ou moins autobiographiques, Borges ne créa pas n’importe quel personnage, mais a écrit et réécrit sur ce même et vieux “Borges”, à peine déguisé.

Cependant le fait que, en écrivant, il ait souligné certaines de ses particularités et en ait omis d’autres, l’a amèné à considérer “Borges” comme une création de l’imagination. “Pourquoi diable irais-je me soucier de ce qui arrive à Borges? Finalement, Borges n’est rien, c’est une simple fiction”. Voici le surgissement de la figure du “double”.

Il est important d’expliciter: pour Borges, le “moi” est un spectateur qui s’identifie à l’homme qu’il observe continuellement. “Car, en fin de comptes, qu’est-ce que le moi? Le moi est le passé, le présent et aussi (...) le futur”19. Il y a, de la sorte, ici, un mouvement constitutif: un spectateur qui s’approprie de soi-même en observant, continuellement, tantôt lui-même, tantôt son double.

Jean-José Baranes, se fondant sur les travaux de J.-P. Vernant au sujet du mythe et de la pensée grecque, suggère que

“un double est tout autre chose qu’une image: ni imitation de l’objet, ni illusion de l’esprit, ni création de la pensée, il est une réalité extérieure au sujet mais qui, dans son apparence même, s’oppose par son caractère insolite aux objets familiers et au décor ordinaire de la vie. Il joue sur les deux plans contrastés à la fois: dans le moment où il se montre présent, il se révèle comme appartenant à un inaccessible ailleurs”20.


Dans ce même article, Baranes observe que l’ambiguïté caractéristique de la figure du double – le moment même où il se montre présent, il se révèle comme appartenant à un inaccessible ailleurs –, est le lieu de l’étrangeté “et” de cette relation-limite entre le même et le différent.

Ainsi, Borges explicitera cette relation-limite entre le même et le différent, ce lieu de l’étrangeté, en se transformant en “Borges”, son double. Initialement, en se transformant en “Borges”, Borges s’élimine lui-même, abolit son existence, devient finalement néant, pour que “Borges” puisse être. Il l’affirmera, dans “Borges et moi” (1960): “je vis, je me laisse vivre, pour que Borges puisse tramer sa littérature et cette littérature me justifie..., quant au reste, je suis destiné à me perdre, définitivement, et seul quelque instant de moi pourra survivre en l’autre”. Borges avouera encore, dans “Borges et Moi”, que “(‘Borges’) est parvenu à produire quelques pages valables, mais ces pages ne peuvent me sauver, peut-être parce que le bon n’appartient à personne, pas même à l’autre, mais au langage ou à la tradition”21.

Dans sa biographie littéraire de l’auteur, Emir R. Monegal observe que les fonctions et les privilèges de Borges sont usurpés par le personnage “Borges”, puisque désormais tout ce que Borges fait, tout ce qu’il aime, devient propriété de l’autre. Ainsi, publier, les interviews, la publicité, la politique et les opinions appartiennent à “Borges”. Les sentiments, les rêves et écrire appartiennent au “moi”. Un troisième Borges, le fictionnel, est celui qui réunit en lui le “moi public” et la réflexion sur ses expériences. C’est vrai, être Borges/“Borges” c’est le rechercher en nos plus profondes idiosyncrasies, au centre qui est chacun de nous: être moi-même en étant l’autre.
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19 Cité in Barnstone, William. Borges at eighty. Bloomington, Indiana University Press, 1982, pp. 47 et 101.
20 Baranes, Jean-José. (1995) Double narcissique et clivage du moi. In: Le Double. Paris, PUF, 1997, p. 41.
21 Borges, Jorge Luis.  (1960) Borges e eu. In: Borges, Jorge Luis. (1960) O fazedor. Rio de Janeiro, Bertrand Brasil, 1995, p. 47.