TRANSLATIONS - Entre Le Même Et Le Double, S’inscrit L’altérité
Nous pourrions continuer inlassablement, à élaborer des hypothèses au sujet de l’éventuel dédain de Borges pour la psychanalyse ou pour la psychologie. Un grand nombre de spécialistes de son œuvre suggèrent que son anti-psychologisme bien connu, se traduit en un rejet de tout ce qui serait personnel à l’excès, sentimental, qui pourrait imposer à son écriture un caractère de personnalisation individualiste. En effet, la description que donne Bioy Casares du genre littéraire que lui-même, Silvina Casares et Jorge Luis Borges consacrèrent en 1940, sans doute ayant à l’esprit les écrits de Borges, alimentera ces formulations. Casares dira: la littérature fantastique est à la fois “essai et fiction... exercices d’intelligence et d’imagination incessants, [sans] quelque langueur, quelque élément humain, émotionnel ou sentimental, que ce soit”5.

Je préfère cependant suggérer que, tout en reconnaissant les spécificités du champ littéraire et de l’exercice clinique de la psychanalyse, l’écriture borgésienne et l’expérience psychanalytique ne sont pas si éloignées qu’il pourrait y paraître. Cette formulation s’appuie sur la conception de l’expérience psychanalytique, dont nous témoignons auprès de nos analysants, et de la place de l’écriture comme “lieu psychique de constitution de subjectivité”,6 pour les sujets dont le destin en tant que sujets sera toujours celui d’un projet inachevé, se produisant de façon interminable.

Nous savons que le déplacement de l’être du psychique du champ de la conscience au registre de l’inconscient, se révèle comme l’une des formulations les plus brillantes de la découverte de la psychanalyse, permettant, ainsi, que nous soulignions ce qui n’est pas énoncé par le discours de la conscience et qui se présente sous une forme déplacée dans le registre du transfert.

C’est ainsi que, ayant différencié les concepts de répétition transférentielle et de compulsion de répétition à partir de la dernière dualité pulsionnelle établie par Freud, pulsions de vie et pulsions de mort,7 je n’envisage pas d’indiquer ici quelque trait que ce soit de dichotomie entre la situation classique d’une névrose de transfert et les situations-limites dont nous sommes témoins dans notre clinique, dans la mesure où ce ne sont pas les limites entre les instances psychiques qui sont ici mises en échec. En effet, ce qui est mis en cause ici c’est la possibilité que tout aussi bien l’expérience de la rencontre avec l’identique (de la projection mimétique du même), que l’expérience-limite dénommée das Unheimliche – expérience-limite de la rencontre du double –, se constituent en des lieux qui, à partir de l’expérience transférentielle, ce qui est de l’ordre de la figuration (Darstellung), situé en premier plan de l’expérience psychique, puisse avoir (ou non) son passage facilité au registre de la représentation (Vorstellung).

Il est vrai que, dans un travail antérieur,8 j’avais superposé l’expérience de la rencontre avec l’identique à l’expérience-limite dénommée das Unheimliche. Mais, il me faudra ici distinguer entre les deux, car les questions qui se trouvent au cœur de ces interrogations au sujet de la clinique psychanalytique se soutiennent de la formulation que, lorsque l’on considère “fondamental” le concept freudien de pulsion, le psychisme et le sujet de l’inconscient seront destins des pulsions – certainement privilégiés – à la condition de les considérer dans le registre de la force comme “exigence de travail”. Ainsi la pulsion est une force (Drang) qui doit être soumise à un travail de liaison et de symbolisation pour qu’elle puisse s’inscrire dans le psychisme proprement dit.

D’où l’importance de l’expérience psychanalytique: un lieu privilégié s’institue où se présente ce qui est destiné à la compulsion de répétition, c’est-à-dire, ce qui n’obtient pas d’ordres de signification structurants, ce qui insiste sur le mode de la pulsion de mort.

Ainsi, l’acte analytique, comme le suggère Joel Birman,9 implique que la figure de l’analyste avec celle de l’analysant puissent constituer des destins possibles pour les forces pulsionnelles, ordonnant des circuits pulsionnels et inscrivant la pulsion dans le registre de la symbolisation. Je désire ajouter que ce sera le lieu et la fonction de l’analyste, avec l’analysant, de permettre que se constitue la différenciation à l’intérieur de l’appareil psychique lui-même, lorsque sont fondés les espaces externe-intérieur et interne-extérieur. Ainsi, en ce qui concerne l’expérience psychanalytique, aux moments même d’une analyse où le langage, instrument par excellence du travail analytique, se montre insuffisant, il est fonction et lieu de l’analyste d’intercepter le circuit auto-érotique – nécessaire – qui se dessine dans les situations de compulsion de répétition. 

C’est curieux, mais ce sera exactement “le jeu de miroirs” instaurateur de l’univers borgésien, entendu ici comme le mouvement constitutif de s’approprier continuellement de soi-même, tantôt s’observant, tantôt observant son double, que je considère instituant de ce lieu psychique de construction de la subjectivité.

Mais attention, après voir souligné que dans l’œuvre méta-fictionnelle les auteurs deviennent des problèmes à résoudre, et les personnages des éléments qui mettent en évidence la sensibilité de l’auteur, il restera toutefois une interrogation importante. Une fois établi le lieu de l’écriture comme lieu psychique de constitution de la subjectivité, qui ou quoi tiendra lieu de tiers, de l’altérité, de celui-là même qui intercepte le jeu des miroirs – nécessaire – et, comme nous le savons, instaurateur de l’univers borgésien?
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5 Cité in Woodall, James. op. cit., p. 183.
6 Cf. Bartucci, Giovanna. (1999) Psicanalítica freudiana, escritura borgiana: espaço de constituição de subjetividade. In: Cid, Marcelo; Montoto, Claudio, César (org.). Borges Centenário. São Paulo, Educ, 1999, pp. 125-143.
7 Cf. Bartucci, Giovanna. (1998) Transferência, compulsão à repetição e pulsão de morte. Percurso, Revista de psicanálise. São Paulo, Anée XI, n˚ 21 (2), 1998, pp. 43-49; (2001) Entre a compulsão à repetição e a repetição transferencial, inscreve-se a pulsão de morte. Cadernos de Psicologia. Belo Horizonte, UFMG, Vol. 10, n˚ 1, 2001, pp. 153-171.
8 Cf. Bartucci, Giovanna. (1985) Borges: a realidade da construção. Literatura e psicanálise. Rio de Janeiro, Imago, 1996.
9 Cf. Birman, Joel. (1997) Estilo e modernidade em psicanálise. São Paulo, Editora 34, 1997.